Faouzia Charfi, doublement mise à l’honneur à Bruxelles06/10/2021

Invitée d'honneur à la cérémonie d'ouverture de l'année académique de l'ULB et  présidente du Prix International Henri de La Fontaine pour l’Humanisme 2021

Physicienne de renommée internationale, professeure émérite à l’université de Tunis, secrétaire d’Etat éphémère à l’Enseignement supérieur et à la Recherche scientifique dans le gouvernement d’union nationale formé après la révolution de 2011, auteure de nombreux ouvrages scientifiques, sur le thème science et religion dont : “Sacrées questions”,  Pour un islam d’aujourd’hui, et “La science voilée”, Faouzia Charfi reste une femme déterminée à mener le combat contre toutes les formes d’obscurantisme.

Récemment accueillie par l’Université Libre de Bruxelles (ULB), à l’occasion de la cérémonie officielle de sa 188ème rentrée académique, tenue le 17 septembre 2021, Faouzia Charfi a prononcé un discours sur son rapport de scientifique tunisienne à l’universel.

Plus largement, elle a remarqué que, dans cette lutte mondiale contre la propagation du coronavirus, «beaucoup escomptaient des réponses simples, des positions tranchées, définitives. Ce ne fut pas le cas parce que la science ne délivre pas de certitudes».

Lundi 20 septembre, elle a présidé le Prix international Henri La Fontaine pour l’Humanisme 2021, à l’Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique qui a été attribué à l’école rwandaise libre AHAZAZ et remis à sa directrice Raina Luff

La présidente du jury, a attiré l’attention sur l’importance d’un enseignement de qualité laïque, dans un esprit d’ouverture, sans distinction de race, d’ethnie, de religion, de sexe, comme un outil d’émancipation et de mobilité sociale dans le respect d’un humanisme vécu.

« Je suis heureuse d’être présidente de ce prix qui met à l’honneur à travers l’éducation, les valeurs qui sont celles d’Henri La Fontaine, celles d’un humanisme engagé et je me sens fortement concernée lorsqu’il s’agit de l’école, lieu d’épanouissement pour les élèves, lieu d’acquisition et d’usage du savoir, lieu d’exercice de la citoyenneté, impliquant la culture de l’individu libre, « jaloux » de ses droits et respectueux de l’autre, conscient de l’importance de la solidarité, responsable du présent et du futur de son pays ainsi que celui de la planète dont le développement durable est le seul nécessaire. »

-Interview pour l’émission radio Au bout du jour, Eddy Caekelberghs (RTBF)

https://www.rtbf.be/auvio/detail_au-bout-du-jour?id=2812720

-Copie du discours de Faouzia Charfi à la Fondation Henri de La Fontaine 

Cher Daniel Sotiaux, Président de la Fondation Henri La Fontaine,

Cher Didiers Viviers, Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Belgique,

Monsieur l’Ambassadeur de Tunisie Nabil Ammar et cher ami,

Chère Madame Raina Luff, lauréate du Prix International Henri La Fontaine 2021

Chers invités,

J’ai l’honneur de présider le Prix La Fontaine 2021 pour l’humanisme engagé qui récompense Raina Luff, présidente de l’ONG AHAZAZA, directrice de l’école indépendante AHAZAZA et je remercie Daniel Sotiaux de m’avoir confié la présidence du Prix Henri La Fontaine 2021. Cette attribution met en valeur l’école autonome Ahazaza, (Ahazaza signifiant le futur dans la langue locale) ouverte en 2006, dans la petite ville de Muhanga, située en milieu rural au Sud du Rwanda. Je suis particulièrement heureuse d’être parmi vous pour la remise du prix à la directrice de cette école, Raina Luff qui a conçu ce projet pour contribuer au développement du Rwanda et dirige cette école d’esprit laïque, fondée sur le principe de l’humanisme.

Je suis heureuse d’être présidente de ce prix qui met à l’honneur à travers l’éducation, les valeurs qui sont celles d’Henri La Fontaine, celles d’un humanisme engagé et je me sens fortement concernée lorsqu’il s’agit de l’école, lieu d’épanouissement pour les élèves, lieu d’acquisition et d’usage du savoir, lieu d’exercice de la citoyenneté, impliquant la culture de l’individu libre, « jaloux » de ses droits et respectueux de l’autre, conscient de l’importance de la solidarité, responsable du présent et du futur de son pays ainsi que celui de la planète dont le développement durable est le seul nécessaire.

Comment réaliser cet objectif dans le contexte actuel si chargé de violence, et d’intolérance ? Comment faire face aux sérieux obstacles que l’obscurantisme dresse pour bloquer les projets humanistes ? La tâche n’est pas facile dans un monde où les discours de haine se propagent avec tant de facilité sur Internet où un enchevêtrement de voies menace la paix et détourne le public de la rationalité. La tâche n’est pas facile dans un monde où les replis identitaires se manifestent et nous savons à quel enfermement ils nous mènent.

Quelles sont les réponses à cet enfermement ?

Je propose de mettre l’accent sur l’une d’elle, celle de l’enseignement de l’histoire des sciences, qui met en valeur la transmission du savoir scientifique et nous fait découvrir les plus belles pages des archives de l’humanité qui comblent notre intelligence et nous incitent à poursuivre la quête de compréhension du monde.

Chers invités, l’attribution du Prix Henri La Fontaine à l’école indépendante Ahazaza, d’esprit laïque, au travail remarquable de sa fondatrice et directrice, Raina Luff, met en valeur l’humanisme engagé. Comment traduire cet engagement à travers la transmission du savoir scientifique dont l’histoire des sciences constitue une source majeure ?

Le regard de l’humaniste nous guide pour présenter l’histoire des sciences, une histoire humaine avec ses acteurs principaux, les savants, c’est l’histoire de leur travail souvent solitaire, de leur enthousiasme et de leur passion pour découvrir le monde. C’est cette histoire pleine de toutes les humanités que nos enfants découvriront, que l’humaniste propose. Je voudrais partager avec vous le point de vue que donne le grand historien des sciences Georges Sarton.

L’humaniste n'est satisfait que s'il est capable non seulement d'énumérer les découvertes dans leur ordre chronologique, mais aussi d'expliquer les difficultés et les souffrances qui ont conduit à chacune d'elles.

L’humaniste «aime les abstractions de la science. Les derniers résultats, bien sûr qu'il les aime, mais il aime encore plus toutes les humanités qui y sont mêlées. Il aime la science, mais il aime encore plus les hommes de science. Son coeur est plein de reconnaissance et d'admiration, mais son admiration est en quelque sorte à trois degrés : d'abord il admire les merveilles de la nature ; ensuite, les merveilles de la science ; enfin et surtout, les merveilles de la découverte — la merveille que ces merveilles aient été révélées par des hommes comme nous. C'est pour cela qu'il s'intéresse souvent davantage à la genèse d'une découverte ou à celui qui la fit qu'à la découverte elle-même. »

L’histoire des sciences, c’est une histoire humaine faite de difficultés et de souffrance, faite de violence également.

Souvenons d’Hypatie, la mathématicienne d’Alexandrie lapidée par des chrétiens fanatiques parce qu’elle était païenne, ou de Giordano Bruno brûlé en 1600 à Rome pour avoir affirmé l’infinité des mondes.  

 Souvenons-nous de Galilée et de son procès, qui fut le procès de la méthode scientifique, le procès de la liberté de s’interroger sur le monde et d’écrire dans la langue vernaculaire une vision du monde contraire à l’autorité religieuse, l’Eglise n’avait pas accepté qu’il écrive en italien plutôt qu’en latin certains de ses ouvrages.

La longue histoire de la science c’est aussi celle des erreurs commises, des fausses pistes, des querelles et des controverses, des victoires et des défaites.

L’une des grandes querelles qui pourrait être enseignée, est celle du vide, une querelle qui remonte à l’antiquité. Le point de vue d’Aristote est bien connu : la nature a horreur du vide, un point de vue majoritaire que peu contestaient, mis à part le courant des atomistes, Leucippe et Démocrite et leurs disciples Epicure et Lucrèce. Une querelle qui s’est prolongée jusqu’au 17e siècle après de nombreux débats, d’expériences, d’écrits autour du plein et du vide. Le point de vue de Pascal finit par l’emporter sur celui de Descartes. « La nature n’a aucune répugnance pour le vide » écrit Pascal, « elle l’admet sans peine et sans résistance ».

L’histoire des sciences nous instruit sur les grandes révolutions et les difficultés que certaines théories ont eu à surmonter pour être acceptées, contre les dogmes, je viens de le souligner, mais aussi contre le sens commun, contre les opinions communes et bien ancrées. Je viens d’évoquer l’une d’elles, celle de l’horreur du vide par la nature, proposition d’Aristote construite dans le cadre d’une théorie hautement élaborée puis acceptée et devenue familière au non scientifique.

La science s’est construite lentement, difficilement, Car, la raison doit faire violence à l’imagination, c’est ce que l’histoire de la science nous montre et nous devons l’expliquer à nos enfants dans le contexte actuel où les perceptions, les jugements hâtifs prennent le pas sur la rationalité scientifique. La raison doit faire violence à l’illusion qu’un organe complexe comme l’œil ne peut pas naître de processus non finalistes, soutient Darwin. Il est effectivement difficile de proposer qu’un des éléments clef de ces processus d’évolution menant à une telle complexité soit une longue, très longue durée…

Les savants tels que Galilée ou Darwin devaient détruire un monde et le remplacer par un autre.

« Ils devaient réformer la structure de notre intelligence elle-même, formuler à nouveau et réviser ses concepts,…élaborer un nouveau concept de connaissance, un nouveau concept de science – et même substituer à un point de vue assez naturel, celui du sens commun, un autre qui ne l’est pas du tout », nous rappelle le philosophe et historien des sciences, Alexandre Koyré.

C’est une des raisons pour lesquelles il est plus difficile de faire accepter la science que certaines « fausses » idées.

Ces références historiques permettent de montrer à nos enfants comment la compréhension des phénomènes naturels n’est pas une tâche facile, ce qu’elle a impliqué comme débats et réflexions. C’est par ces références que l’on peut nourrir l’école laïque et développer l’esprit critique de nos enfants. J’ajouterai à propos de la querelle du vide qu’elle a montré comment la science peut se construire par la voie de l’expérience.

Mais qu’entend-t-on par expérience ? Ce n’est pas une simple observation, c’est une expérience conçue, une expérience pensée dans le cadre de la théorie physique. L’’histoire de la science est riche des expériences qui ont permis de valider des théories ou de susciter de nouvelles interrogations. Que de belles perspectives en vue pour montrer à nos enfants les conquêtes intellectuelles au cours des siècles et en différentes contrées du monde ! Ils découvriront la méthode scientifique mise en œuvre, les contextes particuliers favorisant les avancées ou au contraire constituant des sources de blocage de l’évolution des idées. Je parlais de l’inquisition et des procès contre les pères de la science moderne, je pourrais parler de la période de l’autoritarisme soviétique et de ses dérives, et de la formidable période où la science brillait en pays d’islam, puis de son déclin.

Je pourrais  parler de périodes fastes plus récentes pour les avancées de la science, celle du premier quart du 20e siècle marqué par deux révolutions scientifiques, la révolution des deux relativités, restreinte et générale et la révolution quantique, révolutions associées à des grands noms que l’on célèbre. Et je soulignerais que les théories sont des représentations objectives du monde et n’ont aucun lien particulier avec leurs auteurs. Certes, on est ébloui par le génie d’Einstein et on se fera un plaisir, comme je le soulignai précédemment, d’expliquer son chemin de pensée. Mais ce que laisse Einstein, son œuvre scientifique immense est une représentation objective du monde. Les lois de la relativité restreinte et générale n’ont rien à voir avec une perception subjective du temps ou de la gravité. Par son caractère objectif, la physique relativiste échappe à celui qui l’a élaborée, le personnage si attachant d’Einstein, et sort également du contexte historique et culturel dans lequel elle a été émise, la Belle Epoque avec les débuts de l’art abstrait.

Les théories physiques sont universelles, affirmait le physicien  pakistanais, Abdu Salam, prix Nobel de physique 1979. Pour lui, il n’y a qu’une science universelle. Sa méthodologie et ses problèmes sont internationaux et il n’y a ni science islamique, ni science hindou, ni science juive, ni science de Confucius, ni science chrétienne. Un propos qui se démarque des tentatives venant de différents horizons de vouloir raccrocher la science à une religion donnée par le biais du concordisme, soutenant que les découvertes scientifiques, y compris les plus récentes, existent déjà dans les textes sacrés, le Coran pour les fondamentalistes musulmans, les Vedas, pour les fondamentalistes hindous. Ces tentatives dévoient tout autant la science que la religion. Il y a urgence à préserver l’école de ce discours concordiste véhiculé à grande échelle sur Internet qui nourrit des idéologies propageant un discours identitaire excluant l’autre et empêchant l’aboutissement d’un projet humaniste ouvert sur le monde. Il faut préserver l’école de l’obscurantisme, nous en mesurons le danger à un degré plus fort avec la montée de l’islam politique et l’importance que prend l’islam rigoriste.

Les évènements récents en Afghanistan sont très inquiétants pour l’avenir de l’éducation des enfants afghans. Les écoles basées essentiellement sur la transmission des sciences religieuses pourraient peu à peu prendre la place d’écoles qui jusque là assuraient l’enseignement de toutes les disciplines, y compris les sciences « rationnelles », j’ajoute ce qualificatif pour les distinguer des  « sciences de la tradition » excluant le rôle de la raison, excluant le questionnement libre. Le risque est grand de voir les sciences du naql, c’est-à-dire de la tradition remplacer les sciences du aql, c’est-à-dire de la raison. A ce risque de basculement, s’ajoute une grande menace, celle de l’exclusion des filles de l’école. Non seulement la rationalité risque d’être écartée de l’école afghane, mais également, les filles risquent d’être les grandes victimes de la victoire des talibans en août 2021. Une menace qui, une fois de plus, montre qu’en pays d’Islam, le statut des femmes est au cœur du combat pour la modernité.

Pourquoi ? Parce qu’il est directement lié à la charia, loi islamique dont le caractère discriminatoire à l’égard des femmes est bien connu. Le statut des femmes dans la loi islamique est en décalage total avec l’évolution des sociétés et relève d’une conception archaïque du droit, faisant de la femme un être inférieur, qui doit être soumis au père ou au frère ou au mari, et qui ne saurait être l’égal de l’homme. Certes, la situation d’infériorité des femmes a existé dans toutes les sociétés traditionnelles. La modernité a opéré une rupture par la reconnaissance de l’individu et des valeurs de liberté et d’égalité, ce qui a conduit à une reconnaissance des droits des femmes dans les sociétés occidentales, au prix d’un long combat toujours actif, comme nous pouvons le constater.

Dans les pays d’islam, être une femme reste associé à un statut inférieur.

Et pourtant, la question de la place des femmes en pays d’islam a commencé à être soulevée au 19e siècle. Je me propose d’en donner un rapide regard significatif. Le réformiste égyptien Rifaat at-Tahtawi écrit après son séjour à Paris en 1834, Le guide honnête des garçons et des jeunes filles », un plaidoyer pour l’éducation des filles. Ce guide ne plaît pas aux conservateurs, en particulier les docteurs de l’université d’Al-Azhar, opposés à l’instruction des filles et ce n’est qu’en 1873 qu’est créée la première école égyptienne de filles, l’école Suyufiyya. La situation des femmes égyptiennes ne change pas de manière significative au cours du 19e siècle, comme le montrent les écrits du juriste Qasim Amin, L’émancipation de la femme, publié en 1899 et La femme nouvelle en 1900.

Quelques années plus tard, une thèse de doctorat est soutenue à la Sorbonne. Elle porte sur la condition des femmes musulmanes. L’auteur est Mansour Fahmy, l’un des premiers sociologues égyptiens et disciple de Durkheim. Il entreprend un travail novateur et écrit en qualité de chercheur libre, libre de tous les préjugés. Il se libère de la tradition et ose se pencher sur l’analyse du champ religieux en sa basant sur le raisonnement scientifique et l’étude rigoureuse des documents. Ses recherches approfondies le mène à proposer une étude historique sur la « singulière existence faite à la femme musulmane », l’enfermement et la réclusion qu’elle subit, le voile qu’on lui impose, l’analphabétisme.

Quelle est son approche ? Elle est très intéressante à découvrir pour évaluer l’énorme stagnation intellectuelle qui a affecté les pays d’islam à la fin du 20e siècle.

Mansour Fahmi aborde la dégradation de la situation des femmes par rapport à la période antéislamique sous l’influence de divers phénomènes, « les conquêtes, l’esclavage, les classes, la polygamie, le gouvernement tyrannique ». Le rôle de la femme musulmane semble limité à la famille et pour certains moralistes musulmans, « la maison devrait être l’unique occupation de la femme ».  

Le jeune sociologue égyptien affirme la nécessité de les sortir de l’état de réclusion, « ce phénomène bizarre qui contribua pour beaucoup à l’avilissement des mœurs musulmanes » et la nécessité de les libérer du voile qui les empêche de jouer leur rôle dans la société et de devenir des « êtres complets ». Il parle du Prophète et de ses femmes comme peu d’auteurs oseraient le faire, commençant par une comparaison avec la représentation de Jésus dans le christianisme:

« Alors que le christianisme nous présente son héros Jésus sous un aspect sain et d’une nature surhumaine, l’islamisme (l’islam) nous montre son prophète Mahomet sous un aspect différent. Il est homme. Homme dans ses douceurs, dans sa bonté, dans ses caprices, dans ses passions, dans tout ce qu’il avait de social et dans tout ce qu’il avait de personnel. Pourtant bien qu’il fût le législateur qui devait se soumettre à ce qu’il souhaitait appliquer aux autres, Mahomet avait son faible et s’est accordé certains privilèges ».

Fahmy traite du rôle de la psychologie personnelle du prophète Muhammad et des conséquences de sa jalousie sur la « dégradation de la femme musulmane ». Il  rapporte également que la tradition nous présente « un Mahomet chevaleresque, protecteur et défenseur des femmes », remarquant plus loin que la tradition rapporte un grand nombre de paroles et d’actes dont le Prophète n’est sûrement pas l’auteur.

Mansour Fahmi se positionne comme un chercheur, qui veut atteindre la vérité au risque de provoquer des réactions hostiles de la part de ses compatriotes, « de ceux des musulmans qui conservent pour les traditions un respect religieux » et de subir des « colères injustifiables ». Les colères injustifiables l’ont condamné ! On l’accuse d’avoir soutenu à la Sorbonne une thèse hostile à la religion musulmane et à son prophète. Les autorités religieuses sont contre lui, mais aussi la presse égyptienne. Il est écarté pendant plusieurs années de  tout poste dans l’enseignement supérieur de son pays.

C’est une voie libre qui a osé s’exprimé clairement sur le statut des femmes en islam, il y a plus d’un siècle. Cette voie libre est bien peu connue. Sa thèse publiée à Paris en 1913 ne fut rééditée qu’en 1990 aux éditions Allia. Le mérite en revient à l’historien algérien Mohamed Harbi. Il me plait dans le cadre de la Fondation Henri La Fontaine de rendre visible ces grands humanistes des pays d’islam, défenseurs des libertés, défenseurs de l’égalité entre les femmes et les hommes.

L’égalité entre les femmes et hommes reste une source de confrontations entre modernistes et islamistes même dans des pays d’islam qui avait pris de la distance par rapport à la loi charaïque. C’est le cas en Tunisie, après la révolution de 2011, lors de la rédaction de la nouvelle Constitution de 2014. Certains ont voulu remplacer l’égalité H/F par la complémentarité entre les femmes et les hommes, remettre en cause sur fond de retour à l’identité islamique, les droits des femmes tunisiennes garanties par le Code du Statut Personnel (CSP) promulgué quelques après l’indépendance du pays, le 13 août 1956. Grave régression si le Code de la famille en Tunisie avait été remis en cause ! J’ajoute une avancée importante qui avait suivi la promulgation de ce code. C’est la suppression des tribunaux musulmans en septembre 1956, puis des tribunaux hébraïques en septembre 1957, une date qui marque l’unification des juridictions.

Le CSP va s’appliquer à tous les tunisiens quelle que soit leur confession à partir de septembre 1957. C’est donc la fin du système confessionnel et pluraliste hérité du droit musulman, de la charia. C’est un changement de taille, car l’Etat devenu l’unique source du droit, se donne le pouvoir de modifier le Droit. Le Droit s’humanise puisqu’il s’inscrit dans l’histoire. Inscrit dans l’histoire, le droit est appelé à changer, à évoluer et le citoyen va être acteur du droit, c’est ce que soulignent deux grands défenseurs tunisiens de la modernité, Kalthoum Meziou et Ali Mezghani. Si je tiens à mettre en avant ce moment qui a inscrit le droit tunisien dans la modernité en le détachant de la charia, c’est parce que les adversaires de la séparation du droit et de la religion, de la sécularisation, ne peuvent pas si facilement opérer le retour en arrière.

Promouvoir l’esprit laïque, défendre la sécularisation, la séparation entre le droit et la religion, la séparation entre la science et la religion, la levée des référents religieux dans la transmission du savoir scientifique, c’est ce qui nous réunit aujourd’hui. Nous savons que ce travail est difficile, qu’il prendra encore beaucoup de temps. Mais nous avons parmi nous des humanistes engagés, qui, comme Madame Raina Luff, nous donne l’espoir par leur action, que cet objectif est possible.